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  LITURGIES
PREMIER,DEUXIEME ET TROISIEME DIMANCHE,10H 30(suivie d'agapes)

Dimanche 21 octobre 2007
publié dans : Théologie
par Père Jean-Pierre

Praxis et “théorie”
au sein de la Théologie ecclésiale
Par le Prof. Hdr. Archim. Grigorios D. PAPATHOMAS
Texte publié dans Nouvelles de Saint-Serge, n° 20 (1996), p. 22-24

« Ta parole ne sera pas menteuse, ni vaine,
mais remplie de praxis ».
Papathomas(Didachè des Douze Apôtres, chap. II, 5).

 

Dieu

(Religion) Découverte Révélation (Apocalypse)

Homme


Les deux approches qui montrent la différence d’opposition
entre la Foi révélée et la Religion conceptuelle

* * * * *

La dialectique entre la praxis et la “théorie” au sein de la Théologie ecclésiale forme une condition préalable à toute approche théologique scientifique ou même pastorale, et constitue également une clé herméneutique de grande importance. Il s’agit du rapport organique qui existe entre ce qu’on appelle d’une manière générale “la praxis (ou pratique) et la théorie” dans le cadre de la Théologie ecclésiale. Précisons ici que nous nous plaçons dans le cadre de la “Théologie ecclésiale”. Il est clair en effet que l’articulation entre “la théorie et la praxis” n’est pas la même dans le cadre de la Théologie ecclésiale, qui nous occupe, que dans le cadre de la Philosophie, de la Science juridique ou même de la Religion en général. On pourrait dire au contraire, pour ce qui est de leurs perspectives, qu’elles vont en sens opposé.

En effet, dans la Philosophie ou la Science juridique, la théorie précède la praxis. La Philosophie présuppose la conception humaine d’une chose et essaie par la suite de la réaliser, de la mettre en œuvre, en pratique, dans la vie quotidienne et même institutionnelle, par ses moyens propres ou par les moyens de la politique. Il en est de même, d’une manière ou d’une autre, avec la théorie juridique qui dicte très souvent la pratique législative. Il s’agit en fait d’une conception qui correspond certainement aux besoins humains mais qui demeure, dans sa vision, spéculative. Au cours des siècles, pour correspondre à ces besoins humains, on a vu l’apparition de plusieurs théories philosophico-idéologiques et socio-politiques ou ce qu’on appelle également de cosmothéories (visions du monde), chacune revendiquant l’exclusivité de leur application dans la société humaine. À titre d’exemple, les récents événements des années avant et après 1990 en Europe centrale et orientale sont là pour en témoigner. L’abolition du socialisme comme système idéologique et socio-politique appliqué présuppose d’abord la formation d’une théorie au cours des siècles précédents et par la suite tous les efforts politico-idéologiques nécessaires pour que cette théorie soit institutionnellement appliquée dans la société ou, plus précisément, dans l’Etat. C’est ainsi que la praxis est le moyen de la réalisation dans la pratique de la théorie et de l’idéal abstrait.

Après avoir précisé la manière dont s’applique une théorie philosophique, juridique, politique ou autre, il nous faut indiquer les caractéristiques de la “théorie” en Théologie ecclésiale. Tout d’abord, dans l’Eglise, il n’y a pas de théorie au sens dont nous venons d’en parler et de décrire, car l’Eglise demeure “vie-centrique”, praxicentrique, c’est-à-dire centrée sur la praxis. Nous rappelons la parole patristique : « pra`xi" qewriva" ejpivbasi" [praxis théorias épivassis] » : la praxis forme la base de la théorie (St Grégoire le Théologien, Discours IV, contre l’empereur Julien (ch. 113), in P. G., t. 35, col. 649-652). L’Eglise sauvegarde l’événement de la Révélation et la perspective de l’économie divine. Or la vie dans l’Eglise se caractérise directement par le vécu, par l’expérience ecclésiale qui est la sienne, d’abord manifestée dans la pratique puis exprimée par la “théorie”. Par conséquent, la foi est un événement avant d’être un enseignement, avant même de donner naissance à une notion. C’est une démarche et une rencontre. Les formules de la foi (par exemple les horoi) sont de courtes maximes et les systèmes théologiques échouent en fait à en vouloir exprimer le contenu. La foi inclut une conversion, un retournement, elle est consécutivement irréductible à toute normalisation rationnelle.

Qu’en est-il alors des écrits existant dans l’Eglise ? Il est vrai que les écrits bibliques, patristiques ou canoniques présente, en tant que textes, une forme qui les assimile à des définitions théoriques, mais, en réalité, ils décrivent la Vérité révélée, l’expérience vécue. (L’Eglise, en raison de sa nature divino-humaine, peut être décrite, mais elle ne peut pas être épuisée par une définition et toute définition demeure dans l’impossibilité pour la circonscrire). Certains Pères disent ( Cf. St Jean Chrysostome, Commentaire à l’Évangile de Matthieu, in P. G., t. 57, col. 13-14D) que de nombreux écrits patristiques — ou même bibliques — doivent leur existence à des problèmes qui se sont posés dans l’ensemble de la vie ecclésiale ou ont été écrits pour répondre aux conséquences d’un vécu erroné de la Vérité révélée (cf. les hérésies à travers les siècles). L’Eglise était alors obligée par le biais des écrits des Apôtres ou des Pères, ou par le biais des Conciles œcuméniques et locaux, de décrire ou d’exprimer (par les définitions [foi] et les canons [taxis] des Conciles) la Vérité révélée qu’elle vivait, qu’elle vit. Les écrits de l’Eglise ne constituent pas un corpus de théories philosophico-théologiques, mais un essai de présentation de ce qu’elle vit, lorsqu’elle a estimé nécessaire de le faire ou lorsque différentes circonstances l’imposaient.

Nous devons donc recevoir les textes de l’Eglise comme l’expression de son expérience ontologique pour nous orienter et indiquer le chemin vers les eschata et pas comme les notions abstraites d’une philosophie. Pour le dire dans les termes de l’archimandrite Sophrony, « le christianisme n’est pas une philosophie, un ‘enseignement’, mais la vie. La contemplation est affaire non de formulations verbales, mais d’expérience vécue ». L’apôtre Paul donne déjà le stigma de cette expérience vécue : « Je vous le déclare, frères : cet Evangile que je vous ai annoncé n’est pas de l’homme ; et d’ailleurs, ce n’est pas par un homme qu’il m’a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ » ( Ga 1, 11-12). De même, du fait de l’Histoire, on a parlé d’ortho-doxie dans l’Eglise, c’est-à-dire, étymologiquement, de doxa correcte. Mais l’orthodoxie n’est en fait qu’une ortho-praxie, une praxis qui reflète d’une manière correcte ce que l’Eglise vit. Autrement dit, l’ortho-doxie présuppose l’ortho-praxie.

En d’autres termes et d’un point de vue plus général, les notions s’inspirent ou même empruntent ailleurs pour exprimer des réalités existantes. C’est là leur fonction naturelle. On ne conçoit pas de notions pour créer des situations existantes, mais pour exprimer des situations existantes. Ceci est particulièrement vrai dans le cas d’un examen ecclésiologico-canonique, et non idéologique ou autre, de certaines questions. La praxis canonique décrit des réalités existantes, observables au sein du corps ecclésial mais également au sein de l’humanité en chute, et ne cherche pas à saisir, par la réflexion, des réalités futures, c’est-à-dire des réalités que l’on se fixe pour objectif de matérialiser dans l’avenir. Ceux qui, cependant, ont pris l’habitude de penser par schèmes et certitudes ou données idéologiques de toutes sortes peinent à comprendre ou ne veulent pas comprendre ce que signifie d’observer en profondeur la réalité de l’homme et de la vie humaine, puis la décrire ; autrement dit, de repérer les problèmes, les décrire et joindre à leur description certaines propositions pour les résoudre. L’écart entre les deux approches est très vaste. L’une se réfère à une réalité existante qui a besoin d’être reconnue, tandis que l’autre en appelle à une « réalité » conceptuelle à concrétiser dans l’avenir, sans, bien entendu, pouvoir dire avec certitude quelles sont ses potentialités de matérialisation.

* * * * *

Ici encore, il nous faut ouvrir une parenthèse sur le sens ecclésial-existentiel des horoi et des canons. Comme on le sait, lorsque l’expérience communionnelle ecclésiale subissait un recul, une divergence ou une altération, c’était l’Eglise, réunie en Concile, qui traçait de façon claire les “limites” entre la Vérité révélée qu’elle vivait — avec le concours permanent du Saint Esprit (cf. « l’Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons en effet décidé » Actes 15, 28 ; souligné par nous. ) — et l’“élément nouveau”, l’innovation qui voulait remplacer la Vérité en s’incarnant dans une partie du peuple ecclésial, ou bien lorsque l’innovation tentait de coexister avec la Vérité. Le Concile désignait et prescrivait alors, par la voie “théorique” des horoi (discipline-foi) et des canons (vie pratique-taxis), l’expérience vécue connue tant à travers la tradition ecclésiale qu’à travers la participation personnelle ou communautaire (1 Jn 1, 1-5 ; voir infra) de ses membres dans l’événement du salut.

En d’autres termes, la praxis —comme expérience et vécu— constituait le critère déterminant de l’expression “spéculative” de la foi de l’Eglise en Concile, de la “théorie” (ajnagwghv), de la vision (qewvrhsi"). Horos et canon étaient toujours édictés simultanément par les Conciles : on déterminait la discipline d’après l’expérience vécue et on indiquait une voie pratique (canons) cohérente avec cette discipline fondée sur l’expérience, voie qui conduisait (« [...] tou`to poivei kai; zhvsh/ » (Cf. Lc 10, 28) [“fais cela et tu vivras”]) certainement à la communion personnelle avec la Vérité révélée —dans une perspective sotériologique (salus animarum). C’est pour cette raison que le dogme et l’ethos ne se distinguent ni ne s’opposent (Cf. St Basile le Grand, archevêque de Césarée, Sur le Saint Esprit. À Amphiloque, évêque, sur les saints d’Iconium. Le passage du chap. XXVII concernant le rapport entre dogme et ethos fut considéré comme les canons 91 et 92 de st Basile le Grand (voir P.-P. JOANNOU, Discipline générale antique (IVe-IXe siècles). Les Canons des Pères Grecs (Lettres canoniques), édition critique du texte grec, version latine et traduction française, [Pontificia Commissione per la Redazione del Codice di Diritto Canonico Orientale], Fonti fascicolo IX, t. II, Grottaferrata (Rome), Tipografia Italo-Orientale “S. Nilo”, 1963, p. 179-180), qui ont acquis un caractère universel (catholikos) dans l’Église par le biais du canon 2 du Quinisexte Concile œcuménique in Trullo (691)). Dans les lois étatiques au contraire, bien qu’elles soient en général issues et dérivées de la coutume, le législateur crée un modèle théorique bien précis et défini, afin que les hommes par la suite l’appliquent et que l’on parvienne à une société ou à un Etat de droit. Les lois concernent ainsi le comportement relationnel disons extérieur de l’homme avec ses synanthropes [prochains] selon le modèle déterminé par le législateur, en partant des a priori qui lui sont propres. Ce n’est certainement pas le cas des canons ecclésiaux — qui ont une perspective communionnelle [qu’il me soit permis la simplification] tridimensionnelle (Dieu, le prochain [synanthrope], soi-même) (Cf. Didachè des Douze Apôtres, I, 2) —, bien qu’ils aient aussi des conséquences semblables ou parallèles sur le comportement relationnel extérieur humain.

Or l’Eglise n’invente pas, pour en faire des institutions, des recettes d’une conception théorique humaine ou des règles morales que ses fidèles devraient les appliquer. Mais à travers la grille de son expérience vécue « dans l’espace et dans le temps » et manifestée dans la tradition ecclésiale séculaire, elle concrétise, par la voie des saints canons, le chemin qui unit la personne, chaque personne, dans la communion du Saint Esprit avec les autres en un corps unique, la Vérité révélée, le Christ ressuscité — et tous ensemble devenant le corps du Christ parviennent à Dieu le Père. Le contenu ontologique des canons ecclésiaux, comme des horoi disciplinaires d’ailleurs, est manifestement irréfragable. Par ailleurs, dans leur unanimité (consensus canonum), ces textes canoniques de l’Eglise reflètent surtout sa conscience et son orientation eschatologiques — et non pas éonistiques (Du mot éon (aijwvn), l’ère, le siècle, le temps : sécularisme (du “sæculum”). Ce terme désigne la mentalité des hommes (aijwnismo;") qui, certes, croient en Dieu, mais qui ne peuvent, cependant, pas (Éph 2, 2) faire de ce Dieu [“pantocrator” (Credo)] le “centre de leur vie” (abba Dorothée), fait (Mt 13, 22 ; Mc 4, 19) qui a pour conséquence réelle une “perspective hétérocentrique” éloignant (2 Co 4, 4) de ce Dieu “par amour pour l’éon présent” (2 Tm 4, 10) et rangeant l’homme (Lc 20, 34) dans la dimension “de ce monde” (Jn 18, 36-37) [civitas terrena]. Il s’agit d’une catégorie intracréationnelle*, c’est-à-dire du côté de ce qui est façonné —tout en oubliant sa perspective eschatologique (Éph 1, 21 ; Hb 6, 5 ; Tt 2, 12)— sur le modèle (Rm 12, 2) [civitas terrena] “de ce monde” (ejgkovsmia ejscatologiva-eschatologique cosmique, séculière), ou encore accordant la priorité à l’aijw;n ou|to" (ce siècle-ci) sur l’aijw;n oJ mevllwn (le siècle à venir). L’éonisme est avant tout une réduction de l’homme au monde, à l’histoire et à la nature. Enfin, l’éonisme ecclésiastique ne laisse pas de place à l’imminence eschatologique ; il ne veut trouver sa justification que dans le temps présent.) comme c’est bien le cas des lois.

C’est dans cet esprit que l’on a par exemple emprunté les deux notions, qu’on va voir ultérieurement, du IVe Concile œcuménique de Chalcédoine (451) — d’une part l’ajsugcuvtw" (sans mélange, sans confusion) et d’autre part l’ajdiairevtw" (sans division, sans séparation) — au “mode” d’existence “personnelle” du Christ selon les termes de ce même Concile ; non pas pour inventer une théorie nouvelle, mais pour voir, ou plutôt rappeler, comment à travers l’approche ecclésiale vécue par nos « Pères inspirés de Dieu », il est possible de tracer le chemin également pour notre génération et notre temps.

* * * * *

Tout cela veut dire que, dans la Théologie ecclésiale, la praxis précède la “théorie”. Une description disons théorique ou une formulation verbale suit toujours l’expérience ecclésiale. Les Pères viv(ai)ent d’abord dans la foi, puis ils pens(ai)ent la théologie afin de pouvoir l’exprimer, et la transformer en connaissance (gnôse). Par conséquent, leur sagesse théologique est fondée sur la praxis et l’expérience de la sainteté. Par extension, notre praxis — surtout ecclésiale — ne peut pas correspondre à l’application des principes théoriques d’une idéologie théologique — ou même d’une théologie dite ecclésiale ! —, mais elle est expression de l’expérience vivante de la foi et fruit ou manifestation de notre participation (mevqexi" [méthexis]) à l’événement ecclésial porteur des eschata. Il faut rappeler également ici la signification de la parole du Christ : « celui qui pratique et qui enseigne [les commandements] » (Mt 5, 19.) : d’abord pratiquer, ensuite enseigner, ou de même celle de la Didachè des Douze Apôtres : « Ta parole ne sera pas menteuse, ni vaine, mais remplie de praxis » (Voir chap. II, 5). Ici encore, l’exhortation de l’apôtre Jacques va aussi dans le même sens : « Soyez les réalisateurs (poihtai;) de la parole, et pas seulement des auditeurs (ajkroatai;) qui s’abuseraient eux-mêmes. En effet, si quelqu’un est auditeur (ajkroath;") de la parole et pas un réalisateur (poihthv"), il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance : il s’est observé, il est parti, il a immédiatement oublié de quoi il avait l’air. Mais celui qui s’est penché sur une loi parfaite, celle de la liberté, et s’y est impliqué, non en auditeur distrait (ajkroath;" ejpilhsmonh`"), mais en réalisateur agissant (poihth;" e[rgou), celui-là sera heureux dans ce qu’il réalisera » (Jc 1, 22-25 ; souligné par nous).

En reprenant les paroles de saint Grégoire le Théologien, pour ce faire, il faut « devenir sage puis transmettre la sagesse, devenir lumière pour éclairer, se rapprocher de Dieu pour conduire les autres vers Lui » (Voir son Discours II, in P. G., t. 35, col. 480). Sinon, on reste aveugle. Et « si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » (Mt 15, 14 ; cf. Lc 6, 39). Cette perspective concerne également la diaconie ecclésiale à tous les niveaux. Si de nos jours la Théologie ecclésiale a l’apparence de la théorie, c’est sans doute en raison d’une faute de méthode voire d’une expérience déficiente ou peut-être inexistante… Les fidèles sont en communion entre eux dans la mesure où ils participent au corps du Christ vivant ; bien évidement, s’ils ne sont pas en communion entre eux, c’est justement parce qu’ils ne participent pas à ce même Corps… L’absence d’expérience vécue pose toujours la question de l’interprétation et des différentes approches ou, plus communément, celle de l’approche “de point de vue”… Il est donc important de poser comme condition préalable à notre étude/attitude théologique le rapport qui existe entre la praxis et la théorie dans la Théologie de l’Eglise et de considérer ce rapport comme présupposé méthodologique et clé herméneutique. Car, dans nos études théologiques, on étudie, on approfondit ce qu’on vit ou ce qu’on a vécu dans la liturgie, les offices, la prière, la praxis ecclésiale, et non pas l’inverse. « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1, 3), étant d’abord « témoins oculaires et [ensuite] serviteurs de la parole » (Lc 1, 2). Tous les dimanches, l’annonce résurrectionnelle : « Nous avons vu la vraie lumière… » à la fin de la divine liturgie, a une signification plus élargie qu’il n’y paraît.

Pour le dire également dans les termes de saint Jean le Théologien : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie — car la vie s’est manifestée, et nous avons vu et nous rendons témoignage et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était tournée vers le Père et s’est manifestée à nous —, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. Et nous vous écrivons cela, pour que notre joie soit complète. Et voici le message que nous avons entendu de Lui et que nous vous dévoilons : Dieu est lumière [...] » (1 Jn 1, 1-5 ; souligné par nous). Il s’agit d’un événement, d’une constatation, d’une révélation, d’une expérience vécue, et non pas d’une théorie abstraite ou d’une conception spéculative comme pour les Religions, le Mysticisme et presque toutes les Philosophies — religieuses ou laïques — anciennes et modernes.

Cela pourrait, peut-être, expliquer pourquoi nos grands efforts théologiques aboutissent à des conclusions qui ne sont pas toujours identiques à celles des Pères de l’Eglise. L’Eglise, ses saints canons, sa structure proposent ce qui peut manifester notre praxis. Si l’on néglige cet a priori de la praxis, l’Eglise se dépouille des paramètres ontologiques de sa vie, mais surtout notre kérygme et notre témoignage se transforment en « cymbale qui retentit » (1 Cor 13, 1.)…

Archim. Grigorios D. PAPATHOMAS,
Doyen du Séminaire Orthodoxe Saint Platon de Tallinn
.

Jeudi 12 avril 2007
publié dans : Théologie
par Père Jean-Pierre

Icône de Saint Nectaire

 

 

1. DE L'ÉGLISE, UNE, SAINTE,
CATHOLIQUE ET APOSTOLIQUE

D’après la pensée orthodoxe, l'Église a une double signification. L'une exprime son caractère dogmatique et religieux, autrement dit intérieur et spirituel ; l'autre, son caractère extérieur, selon le sens même du terme. D'après l'esprit et la confession orthodoxes, l'Église se définit comme une institution religieuse et comme une société religieuse.

La définition de l'Église comme institution religieuse peut être formulée ainsi : l'Église est une institution religieuse de la Nouvelle Alliance. Notre Sauveur Jésus Christ l'a fondée par l'économie de son Incarnation ; elle repose sur la foi en lui, sur la confession juste. Elle a été inaugurée le jour de la Pentecôte, lors de la descente de l'Esprit Saint sur les saints disciples et apôtres du Christ Sauveur. Il en a fait les instruments de la grâce divine afin de perpétuer l'œuvre rédemptrice du Sauveur. En cette institution a été déposée la totalité des vérités révélées ; en elle agit la grâce divine, par les Mystères ; en elle renaissent par la foi en Christ Sauveur, ceux qui y viennent ; en elle est conservée la doctrine apostolique et la tradition tant écrite qu'orale.

La définition de l'Église comme société religieuse est la suivante : l'Église est une société de personnes unies dans l'unité de l'Esprit et dans le lien de la paix (voir Ép 4,3)

Son œuvre apostolique peut être formulée ainsi : l'Église est l'instrument de la grâce divine qui réalise la communion de Dieu et des hommes par la foi dans le Sauveur Jésus Christ.

Monté aux cieux, notre Seigneur a envoyé son très Saint Esprit, sous forme de langues de feu, sur ses saints disciples et apôtres. Sur ses apôtres Il a fondé l'Église une sainte, catholique et apostolique, société de Dieu et des hommes. Il lui a donné la grâce de la rédemption pour sauver le genre humain, en le ramenant de l'égarement, en le régénérant par les sacrements, et après l'avoir nourri du pain céleste, le faire digne de la vie future.

Dans la sainte Écriture, le mot Église a deux sens. Le plus fréquent, c'est celui d’une société d'hommes unis par le lien religieux ou encore celui de temple de Dieu où se rassemblent les fidèles pour le culte en commun. Cyrille de Jérusalem dit que l'Église est ainsi appelée parce que elle invite tous les hommes et qu'elle les rassemble.

Le mot Église (appeler) vient du grec ancien. Il signifie assemblée d'hommes appelés en vue d'un certain but et aussi le lieu où ils se réunissent. Elle est le contenant et le contenu.

Dans le sens large et chrétien, l'Église est la société de tous les êtres libres et raisonnables, de tous ceux qui croient dans le Sauveur, les anges y compris. Cette société, l'apôtre Paul l'appelle "Corps du Christ, la plénitude de celui qui remplit tout en tous." (cf. Ép 1,10 et 2-23). Ainsi, elle rassemble tous ceux qui ont cru en Christ avant sa venue, qui ont formé l'Église de l'Ancien Alliance que régissaient, au temps des patriarches, les promesses et la foi donnée par révélation, c'est-à-dire oralement. Puis, au temps de Moïse et des prophètes, elle fut régie par la Loi et les oracles, autrement dit par écrit.

Dans le sens ordinaire et restreinte, l'Église du Christ, c'est celle de la Nouvelle Alliance, l'Église de la grâce du Christ. Elle comprend tous ceux qui croient en lui dans la vraie foi. Elle est aussi appelée Maison de Dieu, parce que Dieu y demeure particulièrement et que là il est adoré.

Les fondements de l'Église sont les prophètes et les apôtres. La pierre angulaire c'est le Sauveur. Les colonnes sont les pères qui ont gardé l'unité de la foi. Les pierres sont les fidèles. "Vous n'êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, "édifiés sur le fondement des apôtres, Christ étant la pierre angulaire" (Ép 2,19 et 22)

Enfin, l'Église est appelée par l'Écriture divine et inspirée, Épouse du Christ : "Je vous ai fiancée à un seul époux, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure" (2 Cor 11,2). Et aussi Maison du Dieu vivant, colonne et appui de la vérité, de même que Corps du Christ : "Vous êtes le Corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part" (1 Cor 12,27).

Méthode, l'évêque de Lycie, vers la fin du troisième siècle, dans la Symposium des dix vierges, appelle l'Église "réceptacle des forces divines, épouse du Verbe éternellement jeune. Elle est une créature divine supérieure à tout ce qui est humain". Il la présente à la fin, comme "assemblée, multitude, de tous ceux qui croient" où les anciens enseignent les jeunes et les parfaits les faibles.

Hippolyte, le célèbre père de l'Église de Rome, disciple d'Irénée, au début du troisième siècle, dans son œuvre Le Christ et l'antichrist parle longuement de l'Église et la présente comme un navire sur la mer agitée. En lui se trouve le capitaine, se trouvent les marins, les voiles, les ancres et tout l'armement, symboles du Christ, des anges et des fidèles.

En croyant en l'Esprit Saint qui a inspiré ces figures de l'Église, nous croyons nécessairement en l'Église sainte, objet de ces appellations données par l'Esprit très saint.A suivre......

 

 

Lundi 9 avril 2007
publié dans : Théologie
par Père Jean-Pierre

P. Benigsen: Lundi Radieux

 

 
Par Sa mort Il a vaincu la mort.
Archiprêtre George Benigsen
"Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication ne rime à rien, votre foi ne rime à rien" (1 Co 15,14). Voilà comment l'Apôtre Paul, dans son épître à la jeune Église à Corinthe, place le fait de la Résurrection du Christ d'entre les morts comme le fondement même de la prédication évangélique, le fondement même de toute notre Foi Chrétienne. Ce que certains ont tendance à considérer comme un "mythe" ou une "invention", l'Apôtre l'affirme comme un fait inébranlable, sans lequel et la Foi et l'Église deviennent les inventions de l'imagination humaine. Ce témoignage apostolique, qui est sacré pour nous, est précédé dans la même épître par les paroles suivantes : "Le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures; Il a été enseveli; Il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures" (1 Co 15,3-4). Ces mots, "conformément aux Écritures", servent de documentation apostolique, comme nous dirions aujourd'hui : les pièces justificatives historiques du fait de la mort du Christ, de Sa mise au tombeau, de Sa Résurrection d'entre les morts. Le premier Concile Oecuménique a utilisé ce témoignage dans le texte du Credo, le Symbole de la Foi, que nous répétons si souvent et si consciencieusement au cours de nos Offices et dans nos prières personnelles. Nous affirmons la Foi en Christ, "Qui a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, a souffert et a été enseveli, Qui est ressuscité le troisième jour selon les Écritures."
"Écritures", c'est cette chaîne de promesses divines vétéro-testamentaires, de foi humaine, de juste aspiration, de vision prophétique, qui relie ensemble toute l'histoire de l'humanité dans l'Ancien Testament, depuis Adam et Eve jusqu'à la venue du Christ en ce monde. Le Christ Qui, par un autre témoignage du même Apôtre, "a été livré pour nos offenses, et qui est ressuscité pour notre justification" (Rom. 4,25). Christ Qui revient en ce monde, mais ne paraîtra plus sous cette image d'humilité sous laquelle Il S'était incarné dans l'étable de Bethléem, mais "qui revient en gloire juger les vivants et les morts, et dont le règne n'aura pas de fin."

C'est pour cela qu'une telle grande joie, Foi, attente et espérance remplissent notre célébration de la radieuse Résurrection du Christ. C'est pourquoi le 7ème jour de la semaine est dédié par l'Église à la plénitude de la joie Pascale. Toute notre Foi, tout notre culte liturgique, sont fondés sur cette joie du jour de la Résurrection du Christ d'entre les morts, et ce depuis toujours et aujourd'hui encore. C'est précisément cette Foi Pascale, cette joie Pascale, qui se trouva aux lèvres du premier martyr Chrétien, le Disciple et Diacre Étienne, quand soumis au tir roulant de la pluie de pierres que lui lançaient ses meurtriers, "rempli de l'Esprit-Saint, les yeux fixés au ciel, il aperçut la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu" (Actes 7,55).

Sans la Foi en la Résurrection du Christ, la sainteté est impossible. Le véritable témoignage Chrétien est impossible, le martyr pour le Christ est impossible. Ce martyre sur le sang duquel l'Église du Christ fut bâtie [*] depuis les tous premiers siècles du Christianisme, et jusqu'aux très récentes victoires de l'Église en Russie au cours des dernières décennies de son existence millénaire.

"Le Christ est Ressuscité des morts, par Sa mort Il a vaincu la mort." Cela fait déjà des siècles que cette hymne victorieuse, l'hymne du triomphe et de la victoire de la vie sur la mort, résonne sous les dômes de nos églises. Il tonne sous les dômes de nos cathédrales, il fait victorieusement vibrer nos églises de villes et les modestes églises de villages. Il résonne dans les coeurs des fidèles comme il résonnait dans les catacombes de l'empire de Rome aux premiers jours du martyre Chrétien; et ainsi aussi résonne-t'il de manière contenue dans les catacombes contemporaines de la Foi persécutée : dans les prisons, les camps, les cellules isolées. Il n'a jamais pu être réduit au silence et comme toujours, il résonne d'une manière toute victorieuse dans le coeur qui croit.

"Le Christ est Ressuscité des morts, par Sa mort Il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la vie."
"O mort, où est ton aiguillon? O mort, où est ta victoire?" Ce défi a été lancé à la mort et à l'Hadès par ce grand père de l'Église, saint Jean Chrysostome, au 4ème siècle. Les paroles que nous entendons lors de chaque nuit de Pâques, qui sont lues dans toutes nos églises, sont les paroles de son sermon de Pâques. Quel que soit le progrès que les esprits détachés de Dieu puissent annoncer, quels que soient ces royaumes de liberté, d'égalité et de fraternité qu'ils puissent promettre pour le futur de l'humanité, la fin logique résultant de toutes ces promesses est un renforcement constant de l'enfer sur terre. Et l'existence personnelle s'achève avec l'unique fait de notre vie auquel nous ne puissions échapper, une mort vide de sens et complètement injustifiable. Une mort qui ne peut trouver sa justification que dans cela "par Sa mort, Il a vaincu la mort." Dans cette mort du Christ, "à ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la vie." Dans cette mort du Christ qui ouvre à tous ceux qui croient les portes du Royaume des Cieux, "Royaume qui n'aura pas de fin."

Chers amis, le Christ est Ressuscité! Puisse la Lumière de Sa Résurrection briller dans votre coeur, demeurer dans votre vie, et vous apporter la liberté et la nouvelle vie dans notre sainte Église.
Amen.

Diffusé en russe vers la Russie sur Radio Liberty, Pâques 1988, année du millénaire du Baptême de la Russie.

[*]
note traducteur : "sang des martyrs, semence de l'Église" -
cfr "Apologétique" de Tertullien, L, 12, tout en bas de la page:
http://www.tertullian.org/french/apologeticum.htm
Samedi 7 avril 2007
publié dans : Théologie
par Père Jean-Pierre
La Grande et Lumineuse Pâque" Jour unique et saint, roi et seigneur des jours, fête des fêtes, solennité ! … ". Ainsi chantons-nous dans la huitième ode des matines de Pâques. Le dimanche de la Résurrection a été appelé la " solennité des solennités ". Il serait théologiquement inexact de dire que Pâques, absolument parlant, est la plus grande des fêtes chrétiennes. Le dimanche de Pâques est une fête beaucoup plus importante que Noël et l’Épiphanie, mais on ne doit pas dire que la Pentecôte est moins importante que Pâques. Cependant les solennités pascales – et ici il faut joindre le jeudi et le vendredi saints à la fête de la Résurrection – donnent au mystère de Noël la plénitude de son sens et sont la condition préalable de la Pentecôte. Pâques est donc le centre, le cœur de l’année chrétienne. C’est de cette date que dépend tout le cycle liturgique, puisqu’elle détermine les fêtes mobiles du calendrier.
La Résurrection du Christ est solennellement proclamée pendant les matines du dimanche de Pâques. Cet office a lieu, soit le dimanche matin, très tôt, soit vers le milieu de la nuit du samedi au dimanche. Avant le début de l’office, l’épitaphion placé sur le " tombeau ", au milieu de l’église, est rapporté sans cérémonies dans le sanctuaire et placé sur l’autel. Quelques prières sont lues. Puis le célébrant apparaît aux portes royales de l’iconostase. Il tient en main un cierge allumé. Le chœur chante : " Venez, prenez de la lumière à la lumière sans soir et glorifiez le Christ ressuscité des morts ". Une fois de plus, l’Église d’Orient nous représente le mystère chrétien comme un mystère de lumière ; cette lumière, dont l’étoile de Bethléem indiquait la naissance, a brillé parmi nous avec une clarté croissante ; les ténèbres du Golgotha n’ont pu l’éteindre ; elle reparaît maintenant parmi nous, et tous les cierges que les fidèles tiennent en main et qu’ils allument maintenant proclament son triomphe. Ainsi est indiqué le sens profondément spirituel de Pâques. La Résurrection physique de Jésus serait pour nous sans valeur si la lumière divine ne resplendissait pas en même temps parmi nous, au-dedans de nous-mêmes. Nous ne pouvons dignement célébrer la Résurrection du Christ que si, dans notre âme, la lumière apportée par le Sauveur a complètement vaincu les ténèbres de nos péchés.
Une procession se forme. Elle sort du sanctuaire. Elle s’arrête hors de l’église, devant la porte. Souvent – mais cette coutume n’est pas universelle – on lit alors l’évangile de la Résurrection selon saint Marc (16, 1-8). Puis on chante le grande antienne triomphale de Pâques :
" Christ est ressuscité des morts. Par sa mort, vainqueur de la mort, aux morts il a donné la vie ".
Cette antienne est répétée plusieurs fois. Entre les répétitions on intercale plusieurs versets des psaumes : " Que Dieu se lève, que ses ennemis se dispersent… Voici le jour que le Seigneur a fait ; soyons dans la joie et l’allégresse… etc. ". La procession pénètre dans l’église. Le prêtre récite la grande litanie, puis l’on chante le canon de Pâques, attribué à Saint Jean Damascène, et dont voici quelques versets :
" Jour de la Résurrection… Jésus s’est levé du tombeau, comme il l’avait dit. Il nous a donné la vie éternelle et sa grande pitié ".
" Venez, buvons un breuvage nouveau ; il n’est pas tiré d’une pierre mais il sourd du tombeau du Christ en qui est notre force… ".
" Illumine-toi, illumine-toi, nouvelle Jérusalem, car la gloire du Seigneur s’est levée sur toi ! Exulte et pare-toi Sion ! Et toi, pure Mère de Dieu, réjouis-toi en la Résurrection de ton Fils… ".
" Ô Pâque grande et très sainte, ô Christ, Sagesse, Verbe et Puissance de Dieu, donne-nous de communier à toi avec plus de vérité au jour sans déclin de ton Royaume… ".
" Jour de la Résurrection !… Dans la joie embrassons-nous les uns les autres… et appelons-nous frères !… Belle Pâque, Pâque du Seigneur. La Pâque magnifique s’est levée sur nous… "
Les fidèles s’embrassent les uns les autres. Ils se saluent en disant : " Le Christ est ressuscité ", à quoi l’on répond : " En vérité il est ressuscité ".
Les matines sont suivies par la liturgie de Saint Jean Chrysostome. L’épître, qui consiste dans les premiers versets des Actes des Apôtres (1, 1-8), mentionne le fait de la Résurrection : " C’est aux Apôtres qu’avec de nombreuses preuves, il s’était montré vivant après sa passion. Pendant quarante jours, il leur était apparu et les avait entretenu du Royaume de Dieu ". On trouvera peut-être étrange que l’évangile ne soit pas un des récits de la Résurrection. L’Église, en cette fête de Pâques, nous fait entendre le début de l’évangile selon Saint jean : " Au commencement était le Verbe… ". Peut-être la raison de ce choix est-elle la prédilection du christianisme grecs pour ce passe " en esprit " : au-delà de la Résurrection de la chair du Christ, il y a la victoire de la lumière sur les ténèbres. Car le verset, " Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas connue " ne signifie pas que les ténèbres n’ont pas accepté et reçu la lumière, mais plutôt que les ténèbres ont été impuissantes à maîtriser et à éteindre la lumière, cette lumière dont nous voyons aujourd’hui le triomphe : " … et nous avons vu sa gloire ". Peut-être aussi, parce que cette fête est celle qui parle le plus à l’âme des chrétiens d’Orient, l’Église a-t-elle voulu saisir une occasion unique de leur faire entendre cet abrégé profond et saisissant de tout le message chrétien, que présente le prologue du quatrième évangile. À la fin de la liturgie (ou, dans beaucoup d’églises, à la fin des matines), le célébrant lit la très belle homélie de Saint Jean Chrysostome pour la fête de Pâques. Nous en extrayons les phrases suivantes :
"… Celui qui a travaillé dès la première heure recevra aujourd’hui le juste salaire ; celui qui arriva seulement après la sixième heure peut s’approcher sans effroi : il ne sera pas lésé ; si quelqu’un a tardé jusqu’à la neuvième heure, il pourra venir sans aucune hésitation ; l’ouvrier de la onzième ne souffrira pas de son retard. Car le Seigneur est libéral : il reçoit le dernier comme le premier… Tous entrez dans la joie de votre Maître… Abstinents ou oisifs, fêtez ce jour ; que vous ayez jeûné ou non, réjouissez-vous aujourd’hui. Le festin est prêt, venez donc tous. Le veau gras est servi, tous seront rassasiés. Mangez avec délice au banquet de la foi, et venez puiser aux richesses de la bonté. Que nul ne pleure… Que nul ne déplore ses péchés : le pardon s’est levé du tombeau ".
Ces merveilleuses paroles soulèvent un problème. Saint Jean Chrysostome semble placer sur pied d’égalité ceux qui se sont spirituellement préparés à la fête et ceux qui ne s’y sont pas préparés. Il invite les uns et les autres. Il semble n’établir aucune différence entre eux et parle comme si la même grâce leur était donnée. Et cependant nous savons que ceux-là seuls partagent la grâce de la Résurrection du Christ, qui ont porté la croix et sont morts avec lui. Nous savons que la douleur du vendredi-saint est une condition nécessaire de la joie de Pâques. Cela est vrai. Toutefois Notre-Seigneur, dans sa miséricorde, se réserve d’intervertir l’ordre de ces deux termes. Il a révélé aux Apôtres son triomphe avant de les avoir associés à sa Passion. Tous, sauf un seul, l’avaient abandonné pendant les heures douloureuses du Golgotha, et néanmoins il les admet directement à la joie de sa Résurrection. Ce n’est pas que l’économie du salut soit changée : sans la croix, la gloire du Ressuscité ne peut devenir notre part. Mais le Seigneur Jésus ménage la faiblesse de ses disciples. Il les associe aujourd’hui à la joie de Pâques, quoiqu’ils y soient si peu préparés. Plus tard, demain, il les associera à sa Passion. " Quand tu étais jeune tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains, un autre te nouera ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas (Jn 21, 18) ". Ainsi parle Notre Seigneur à Pierre, quand il apparaît aux apôtres sur la rive de lac de Galilée, après la Résurrection. Et l’évangéliste nous explique le sens de cette phrase : " Il indiquait, par là le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu (Jn 21, 19) ". Pierre et les autres apôtres participeront, par leur martyre, à la Passion de leur Maître, mais seulement après que la force de sa Résurrection leur aura été communiquée. Notre Seigneur agit de même avec nous. Nous sommes loin – du moins la plupart d’entre nous – d’avoir bu au calice de la Passion. Nous n’avons pas aidé Jésus à porter sa croix. Nous ne sommes pas morts avec lui, Nous avons dormi pendant son agonie ; nous l’avons abandonné ; nous l’avons renié par nos péchés multiples. Et cependant, si peu préparés, si impurs que nous soyons, Jésus nous invite à entrer dans la joie pascale. Si nous ouvrons vraiment notre cœur au pardon qui jaillit du sépulcre vide (le fait que le sépulcre est maintenant vide constitue le gage visible de notre pardon), si nous nous laissons pénétrer par la lumière de Pâques, si nous adorons la présence du Seigneur ressuscité, nous recevrons nous aussi la puissance de la Résurrection – que le don de la Pentecôte rendra parfaite. Alors, alors seulement, nous comprendrons ce que signifie la croix et nous pourrons entrer, pour notre humble part, dans le mystère de la Passion du Christ. Voilà comment s’explique l’appel de Saint Jean Chrysostome, ou plutôt sa promesse, à ceux qui ne sont pas prêts, à ceux " qui n’ont pas jeûné ". L’Église a admirablement choisi le sermon du jour de Pâques. Lisons et relisons cette homélie. Nous ne trouverons pas de meilleure méditation pour le jour de la Résurrection.
La bénédiction finale donnée à la liturgie du dimanche de Pâques commence ainsi : " Que celui qui est ressuscité des morts, qui par sa mort a vaincu la mort et a donné la vie à ceux qui sont dans les tombeaux, Christ, notre vrai Dieu… etc. ".
Vers la fin de l’après-midi du dimanche de Pâques, des vêpres très courtes sont célébrées. On y lit, en plusieurs langues si c’est possible , l’évangile qui relate l’apparition de Jésus aux disciples, le soir de Pâques, dans cette chambre dont les portes étaient fermées. (Jn 20, 19-25). Jésus ressuscité surmonte tous les obstacles. Il peut même entrer dans les âmes qui jusqu’ici lui sont demeurées closes. Que ce soit là notre prière en ce soir de Pâques ! Que Jésus entre là où les portes sont fermées – et tout d’abord en nous – et qu’il y apporte son miséricordieux message : " Jésus vint, se tint au milieu d’eux, et leur dit : La Paix soit avec vous ".
Vendredi 6 avril 2007
publié dans : Théologie
par Père Jean-Pierre

S. Justin Popovic/ VENDREDI SAINT: "Et que tout le reste soit vénéré en silence..."

 

 
Le saint Théologien (Grégoire de Nazianze, NdSH) le disait bien sous l'inspiration divine: A qui et pour quelle raison ce sang a-t-il été versé pour nous? ce sang si cher et si glorieux de notre Dieu, à la fois Grand Prêtre et victime? Nous nous trouvions sous la domination du Diable, vendus au péché; par notre goût pour le mal nous étions faits vicieux. Et si l'on ne doit payer le rachat à personne d'autre que le propriétaire, je demande: A qui et pour quelle raison une telle rançon a-t-elle pu être payée? Si c'est au Diable - quel délire est-ce là! Le Brigand reçoit un rachat, et non seulement il le reçoit de Dieu, mais c'est Dieu Lui-même qu'il reçoit; un tel salaire pour sa tyrannie [...] Mais si c'est au Père, tout d'abord de quelle manière? Nous ne nous trouvions pas sous son esclavage! Et d'autre part pourquoi le sang du Fils unique serait-il agréable au Père, alors qu'il n'a même pas accepté Isaac, offert par son père, lui substituant une victime, mettant un bélier à la place de la victime raisonnable? N'est-il donc pas évident que le Père reçoit ce sacrifice non parce qu'il l'aurait exigé, ou bien qu'il en aurait eu besoin, mais à cause de l'économie du salut, et parce qu'il était nécessaire pour l'homme que fut sanctifiée la nature humaine, afin de nous libérer et de vaincre le tyran par la force, afin de nous élever vers Lui par son Fils qui intercède et qui édifie tout pour la gloire de son Père, auquel il est obéissant. Telles sont les oeuvres du Christ, et que le reste soit vénéré par le silence.
Ce qui est important est que dans son amour pour l'homme, le Seigneur Christ se soit volontairement offert en sacrifice, car il était nécessaire pour l'homme, qui s'était rendu pécheur et mortel, qu'il fût sanctifié par la nature humaine du Dieu incarné. De grands et mystérieux événements sont de plus intervenus: le sang volontairement répandu du Christ, le Dieu-homme, a sanctifié, d'une manière mystérieuse et bénie, le sang de l'homme et de l'humanité corrompu par le péché, il l'a vivifié d'une nouvelle vie, ramenant la nature humaine devenue mortelle sur une voie nouvelle et vivante, celle qui mène à Dieu et nous conduit vers une vie éternelle et infinie. A partir de là s'étend l'océan sans rivage et sans fond des mystères divino-humains du Christ, où l'on ne peut pénétrer que par la foi, tant que l'esprit humain répète dans la paix et la tranquilité ces paroles du saint Théologien: "et que le reste soit vénéré en silence."


Archimandrite Justin Popovic,
Philosophie orthodoxe de la Vérité, tome III,
L'Âge d'Homme, Lausanne 1995, pp. 174 s.;
traduction du serbe et du grec en français par Jean-Louis Palierne


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