Guénnady Dénissov
Le facteur religieux par tradition joue un rôle important dans la vie de la société ukrainienne. Selon des recherches statistiques, la majorité des habitants du pays se considèrent comme chrétiens orthodoxes et si on prend la quantité totale de paroisses orthodoxes (près de 15.000), l'Ukraine est l'un des plus importants pays orthodoxes dans le monde. Cependant, depuis que l'Ukraine a acquis son indépendance, l'orthodoxie ukrainienne souffre d'un morcellement dans son organisation et des polémiques qui l'accompagnent. La dissension permanente entre différents groupes religieux non seulement empoisonne la vie de l'Eglise, mais se reflète également sur l'atmosphère politique et sociale du pays. Par moments, les litiges entre les représentants des différents groupes religieux s'aggravent tellement qu'ils mènent à des accès de violence qui étaient surtout caractéristiques au début des années 90 du siècle passé.
La situation tendue dans le domaine clérical est pour beaucoup favorisée par l'imperfection de la législation ukrainienne, en particulier par la Loi d'Ukraine « De la liberté de conscience et des organisations religieuses » adoptée en 1991. Un défaut notable de cette loi réside dans l'absence d'une règle donnant aux organisations religieuses le statut de personne morale ce qui leur enlève le droit de propriété sur les biens dont en fait ils jouissent. En pratique cela signifie la possibilité de s'emparer en toute impunité des lieux de culte ou d'autres biens d'une organisation religieuse par des représentants d'autres confessions. A cause de cela la législation en vigueur est critiquée par la majorité orthodoxe. Mais cette norme est soutenue par les leaders des groupes qui se sont dissociés et qui présument que dans des conditions qui leur seraient favorables ils pourraient en profiter pour s'approprier les bâtiments des églises qui sont utilisés actuellement par leurs antagonistes.
Une source de conflits extrêmes réside dans l'article de la Loi sur l'utilisation alternative des lieux de culte pour les célébrations par différentes confessions. Une telle disposition crée les conditions d'une dépendance de fait des organisations religieuses de la position des tenants locaux du pouvoir, fréquemment de parti pris, et provoque des conflits permanents entre les églises ainsi que des heurts violents.
Quelle est la composition actuelle de l'orthodoxie ukrainienne ?
Le nombre le plus importants de croyants orthodoxes d'Ukraine se retrouvent en l'Eglise Orthodoxe d'Ukraine (EOU PM) qui est une église autogérée faisant partie du Patriarcat de Moscou avec des droits de très large autonomie. Du point de vue des autres églises orthodoxes dans le monde, elle est la seule église orthodoxe légitime (canonique) en Ukraine.
A l'heure actuelle l'EOU PM compte près de 11.000 paroisses ce qui constitue la moitié de toutes les organisations religieuses enregistrées du pays. Ses paroisses sont majoritaires dans toutes les régions d'Ukraine, à l'exception des trois régions occidentales de Lvov, Ternopol et Ivano-Frakovsk où prédominent des communautés uniates. Même si au sein de l'EOU PM existent des opinions différentes quant à son avenir, la majorité absolue de ses croyants sont partisans de conserver l'union avec le Patriarcat de Moscou.
Comme alternative à l'EOU PM on trouve deux groupes dissidents : le patriarcat de Kiev (EOU-PK), qui compte près de 3.500 paroisses, et l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Ukraine (EOAU) avec près de 1.000 paroisses. S'appuyant sur les sentiments nationalistes de certains orthodoxes ukrainiens, elles propagent l'idée d'une église indépendante (autocéphale). Etant donné que lorsqu'elle se sont créées, ces deux structures ont transgressé des règles (canons) ecclésiastiques en vigueur dans l'orthodoxie, toutes les deux ne sont pas reconnues par la communauté orthodoxe mondiale.
Une partie de l'élite politique et publique d'Ukraine soutient l'idéologie annoncée par l'EOU-PK et l'EOAU, tentant ainsi de souligner l'indépendance du pays par rapport à la Russie. Certains représentants de ces milieux, dont le premier président de l'Ukraine, L. Kravtchouk, ont directement participé à la création de ces groupes religieux. Actuellement, ces forces soutiennent activement le plan d'une unifications mécanique des principales confessions orthodoxes d'Ukraine en y incluant également les uniates ukrainiens en une église nationale, ou dite locale. Le principal défenseur de cette idée est l'actuel président, V. Iouchtchenko, qui considère que la création d'une « église locale unie » est l'une des priorités de la politique de l'Etat. A cause de cela il a été maintes fois et sévèrement critiqué par ses opposants qui l'accusent d'ingérence illégitime dans les affaires de l'église et de violation du principe de laïcité de l'Etat ukrainien.
Même si de l'extérieur ce projet peut paraître séduisant, il n'a pratiquement aucune chance d'être réalisé sauf si l'Etat ne l'impose par la force. De toutes les différentes composantes orthodoxes ukrainiennes, il n'y a que l'EOU-PK qui est prête à le soutenir à condition que l'actuel leader du groupe, Philarète (Dénissenko), conserve lui-même le contrôle sur la structure unifiée. Cependant, c'est justement Philarète, comme personnalité, qui est catégoriquement inacceptable pour les deux autres confessions orthodoxes qui considèrent qu'il est le principal responsable de la difficile situation à laquelle fait face aujourd'hui l'orthodoxie ukrainienne.
L'EOAU qui est idéologiquement proche du patriarcat de Kiev, accuse Philarète d'autoritarisme et d'étroite collaboration avec le régime communiste et préfère un dialogue, déjà entamé, avec l'EOU-PM plutôt qu'à une union avec l'EOU-PK.
Du point de vue de l'EOU-PM, elle-même, et de la totalité du monde orthodoxe également, Philarète a provoqué en 1992 un schisme dans l'église et s'est auto-proclamé patriarche ce qui est un délit grave à l'encontre de l'église. Ce forfait a été aggravé par des méthodes violentes à l'aide desquelles le patriarcat de Kiev s'est implanté dans les premiers temps de son existence. A cause de cela Philarète a été destitué de sa dignité et un anathème a été prononcé contre lui, cela veut dire qu'il est excommunié et cette décision est reconnue par toutes les églises de la communauté orthodoxe mondiale. Conformément aux règles de l'église, quiconque déclare qu'il est en union avec une telle personne tombe lui-même sous la condamnation à l'excommunication. En été 2006, les représentants de la majorité écrasante des églises orthodoxes du monde qui se sont réunies à Kiev ont de nouveau confirmé que, de leur point de vue, aussi bien l'EOU-PK que l'EOAU « sont des formations nouvelles qui ne sont pas religieuses, mais laïques avec une coloration religieuse dans lesquelles les « célébrations » ont perdu tout caractère sacré ».
Si on tient compte de ces circonstances, la restauration d'une unité légitime, dans le sens canonique du terme, de l'orthodoxie ukrainienne ne peut se faire que sur la base de l'EOU PM, dont le statut dans la famille des églises orthodoxes peut changer avec le temps. Sur cette base, l'EOU PM est prête au dialogue avec toutes les parties intéressées tout en avançant les conditions impératives suivantes : a) arrêt des violences à son encontre de la part des adhérents à l'EOU-PK ; b) restitution à l'EOU PM des cathédrales, églises, centres épiscopaux, établissements d'enseignement qui ont été appropriés par la force ; c) non ingérence des autorités centrales et locales dans la vie intérieure de l'église.
Ce dernier thème a une valeur toute particulière pour la normalisation de la situation religieuse de l'Ukraine. Il est évident que les confessions ukrainiennes doivent résoudre elles-mêmes ce problème sans ingérence de l'Etat. Les événements des quinze dernières années en Ukraine ont clairement montré le caractère pernicieux de l'ingérence dans les affaires de l'église des fonctionnaires de l'Etat à différents niveaux. Du fait de leur faible compréhension du sens profond de la conscience religieuse, leurs tentatives d'imposer aux croyants leur propre vision comment organiser la vie religieuse, ne font qu'aggraver la situation conflictuelle. De plus, de tels agissements sont en contradiction totale avec le principe de liberté religieuse sur lequel insiste le Conseil de l'Europe.
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